J’ai levé les bras au ciel et j’ai ouvert les doigts, les dix . Voilà, dix heures, c’était ça que je lui disais à cet homme là en bas des marches, juste avant que je disparaisse dans la salle de congrès, là,  à côté du Palais des Papes, un congrès à propos des pratiques religieuses à l’école, comment les intégrer dans le quotidien scolaire . Bref, le Palais des Papes m’avait d’abord semblé comme un pied de nez ridicule, et puis pas tant que ça finalement. Déjà c’est pas un Palais, enfin pas comme je les imagine, et les Papes il y a belle lurette qu’ils ont déserté le coin. Restent des salles vides et les audiophones qui te font imaginer ce qu’il y avait avant. Tout ce que j’aime.
Je m’appelle Eléonore David. Je suis proviseure d’un lycée près de Lyon. Un petit lycée absolument pas concerné par les pratiques religieuses, mais j’avais envie de me promener. C’est le printemps, le 10 mai exactement. Une petite balade dans le Sud, je me suis dit que ça pouvait le faire et voilà, depuis hier, je suis au Mercure Palace . Ici ils aiment beaucoup voir grand pour les noms propres. Je m’appelle Eléonore donc, mais j’aurais préféré Violette ou Marthes. J’aurais pu changer de prénom quand je suis arrivée à Lyon, après tout personne ne me connaissait. De nom aussi d’ailleurs, j’ai choisi de garder celui de mon ex mari, il a été d’accord sur le jugement de divorce.
Eleonore je la vois avec des boucles blondes, les cheveux blonds, de grands yeux bleus. Ce n’est pas moi du tout. Exactement le contraire : les cheveux raides, bruns et des yeux marron.
Charmante il parait.
J’ai grandi avec le regret de mes parents de ne pas avoir eu un fils. A ma place, je veux dire. Je pense que ça laisse des traces cette déception là mais ils ne s’embarrassaient pas de Dolto à l’époque, surtout dans cette catégorie sociale là . Que des conneries les psy. Bref.
Donc je suis à Avignon depuis hier. J’ai trainé un peu dans les rues le soir. Il faisait une belle lumière, de cette couleur jaune qui lèche le haut des bâtiments et fait tant penser à l’Italie.
C’est peut être ça qui me donne le goût de cette ville. L’Italie de mes racines.
Il y avait un type assis sur une caisse, à un coin, il tirait les cartes. Je me suis approchée.
Non, vous, je vais plutôt vous lire les lignes de la main, donnez moi votre main gauche, il a dit. J’ai tendu ma main . Je ne l’aurais pas fait un autre jour, mais le 10 mai, là, dans cette solitude d’une ville qui m’accueillait pour un hypothétique congrès, je l’ai tendue. C’est là que j’ai remarqué que je n’avais pas fait mes ongles depuis un bout de temps. C’était idiot, mais parfois on a des trucs idiots qui nous traversent.
Sa bouche s’est fendue d’un sourire à ce type sur sa caisse. Vous allez faire une jolie rencontre très vite, il a dit comme ça, et puis d’autres choses un peu hasardeuses : que j’avais divorcé ( oui, mais il y fort longtemps ), que j’aimais l’art, que j’avais plusieurs enfants loin de moi à présent et que je m’occupais d’enfants . Enfin mon job c’est plutôt de l’administratif, mais il y avait de ça.
J’ai voulu creuser la rencontre . Elle tombait à pic, enfin elle serait . Un homme grand, il voyait dans ma main, un homme étranger aussi, ou étrange je ne sais plus. Et puis après j’ai repris ma main, j’en savais assez . Il ne s’agissait pas de fossoyer non plus. On a bavardé du sud, je me suis assise près de lui. La nuit est venue.
Et voilà.
Le soir j’étais dans ma chambre du Mercure Palace, 102. Plutôt grande, insipide. J’ai regardé un truc bête à la télé, jeté un oeil sur mon blog  » Chichi-pompon « , 80 visites dans la journée, ça m’a mise en joie, j’ai bouffé du Lexomil plus du Donormyl et puis plus rien.
Il est huit heures. Je prends mon temps pour déjeuner. J’adore les buffets des petits déj dans les hôtels. J’ai mis une robe rouge, j’en ai beaucoup de robes rouges. C’est la couleur qui me va le mieux, avec le noir bien sûr.
Je remonte la rue de la République.
C’est tout en haut que lui arrive, l’homme étranger. Je le vois de loin. Je sais.
On se croise et il s’arrête et moi aussi. On se reconnait peut être.
Il a les yeux bleus, un bleu de mer du Sud, enfin ce que j’en ai vu dans les catalogues des agences de voyages, il y a bien longtemps que je ne voyage plus.
On parle anglais, il me demande où est le Palais des Papes, il tient son téléphone dans la main, il n’a pas de réseau, je comprends, ou de batterie peut être.
Je lui dis de me suivre. Je dis  » follow me « , comme les  » followers  » de mon blog. Je ne suis plus certaine du verbe, mais il comprend. On chemine tous les deux, côte à côte. Il fait doux, un peu de Mistral, le ciel est d’un bleu limpide aussi.
On arrive devant le Palais des Papes, je me tords un peu les chevilles sur les pavés, il rit..
Je baragouine que je suis à un congrès pour la journée, lui de passage pour la journée aussi .
Et puis voilà, je lui tends la main, on se sourit, il me demande si il peut me revoir. Ce soir par exemple. Il a de belles dents je pense, un peu irrégulières, une belle bouche aussi.
Je dois répondre quelque chose. Mais mon téléphone sonne. C’est un de mes fils. On est là l’un devant l’autre avec cette sonnerie entre nous. Il veut venir me chercher là ce soir, à quelle heure?
Alors, je tourne les talons, je grimpe les escaliers vers la salle de congrès, le téléphone dans mon sac, je lève les bras, j’ouvre une main, les doigts tendus et puis l’autre tout en avançant : 10.

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