Un peu de moi

Le point noir

Tout avait bien commencé pourtant avec François croisé sur un site de rencontre. On avait échangé nos mails, on s’était longuement écrit pour se raconter nos vies, on avait échangé nos téléphones, notre Facebook, notre Instagram, notre pseudo twitter, nos photos. Bref, on avait échangé tout ce qu’il était possible d’échanger à notre époque et à notre âge, surtout à notre âge, compte-tenu de nos connaissances dans ces nouveaux médias. « Nouveaux » pour nous tout de même. On était devenus échangistes en somme.

On s’est trouvé plein de points communs au vu de nos échanges, les fantasmes et le rêve ont fait le reste. C’était beau, plein de promesses. La distance géographique, on avait décidé de ne pas en faire un problème : après tout Avignon-Paris, c’était deux heures et quelques en train, le « et quelques » ne nous faisait pas peur, on avait d’ailleurs même pas vu que ça faisait plutôt trois heures ce « et quelques » : on trouverait le moyen de se voir fréquemment.

On avait ignoré nos boulots respectifs, lui, pédopsychiatre, moi, prof dans un lycée d’Avignon ; on verrait, on se disait et l’enthousiasme pas feint, le désir de se voir peu à peu se faisait plus sévère, on s’en faisait une joie. On avait passé des heures au téléphone à se raconter nos journées, il en avait marre de son boulot, des gosses, des parents, je lui racontais mes cours, mes lectures, on se disait à demain par pure formalité : le lien ne se coupait jamais vraiment à coups de textos, de photos, c’était merveilleux. Notre passion commune pour l’art nous soudait un peu plus, nous ventousait en quelque sorte. J’allais le coeur léger au travail, tous les problèmes quotidiens me semblaient complètement saugrenus au vu de mon grand amour qui existait là quelque part, à Neuilly.

Il nous fallait nous rencontrer

Tout était programmé : il viendrait me chercher Gare de Lyon, on irait boire un verre dans la foulée, au « Train bleu », on admirerait les plafonds peints entre nos discussions et le plaisir d’être proches enfin, puis on irait chez lui, on ferait l’amour, puis on déjeunerait puis on referait l’amour et on dormirait comme deux bébés, tendrement enlacés, puis le lendemain on irait se faire une expo ou deux et puis après on avait calé un peu, sur le reste du programme. On trouvait bien aussi de laisser un peu les choses se faire. On avait donc décidé le » lâcher prise » pour la suite…

Jusqu’à 12h40 tout s’est passé exactement comme prévu. Je suis arrivée Gare de Lyon à l’heure, un peu comme si la SNCF avait aussi décidé de remplir aussi le » contrat ». Je m’étais mise sur mon trente et un : coiffeur, manucure… j’avais soigné les dessous aussi, bref, que de la dentelle et de Calais, tout cela m’avait coûté un oeil. Je n’avais qu’à regarder autour de moi dans le train, les hommes me lorgnaient dessus : la preuve que c’était réussi.

Il était là sur le quai et quand je l’ai vu, j’ai pensé à toutes les fois où j’avais lu » La première fois que je l’ai vu, je suis tombée amoureuse« , j’y ai pensé parce que je me suis dit que c’était exactement l’inverse qui était en train se passer en moi : je me «  »dés amourais » littéralement.

Celui que je voyais là n’était pas celui que j’avais en tête et j’ai alors vêcu comme un court circuit sentimental. Un peu comme s’il fallait débobiner un film et tout reprendre.

J’étais tout sauf bien. Lui, il souriait, je crois même qu’il m’a embrassée sur la bouche, comme ça vite fait, sans la langue.

On a essayé de discuter, mais comme il répétait en boucle que j’avais l’air déçue et que décemment je ne pouvais pas lui dire la vérité (car je l’étais au delà de ce qu’il pouvait imaginer et que je m’en voulais de l’être, de ne pas être raccord avec mes rêves), la discussion a tourné vite court dans le domaine des impressions et des ressentis.

J’ai eu froid d’un coup et une grosse envie de pleurer.

François, alors, est devenu pédiatre, il m’a prise dans ses bras, m’a tapé dans le dos un peu comme s’il voulait me faire faire un rôt, et m’a dit que tout ça n’était pas si grave. Je sentais bien qu’il mentait, qu’il était désolé d’un coup d’avoir mis son vieux blouson et un pantalon avec une tâche énorme, qu’il était désolé de ne pas être Paul Newman ou Alain Delon ou un autre, désolé d’être seulement lui et c’était pitoyable, cette image de deux cinquantenaires bien sonnés, au milieu du » Train bleu », en train de se faire une sorte d’accolade comme des politiques. C’est ce que j’ai pensé : pathétique.

Il m’a proposé d’aller chez lui, à Neuilly. Peut être, le lieu, me donnerait envie de mieux le connaitre, car c’est vrai que d’un coup, je n’avais qu’une envie : repartir dans l’autre sens mais pour cela il fallait changer mon billet, annoncer la couleur à François et je ne me suis pas sentie capable d’en ajouter une couche.

On s’est retrouvé dans sa voiture, il s’est excusé de ne pas l’avoir nettoyée un peu, a poussé des papiers sur le siège, m’a libéré la place du mort et c’est vrai que quelque part, ça me convenait cette place.

Chez lui c’était beau, ça m’a rendue plus triste encore. Comme il est fin cuisinier, il s’est mis en tête de me faire un bon petit repas, ça me donnerait le temps de réfléchir et de voir ce que j’allais faire. Il m’a offert un tableau aussi qu’il avait acheté en pensant à moi, mon premier tableau d’un artiste connu, pas un grand artiste, mais tout de même. Là je me suis mise à pleurer.

On est allés à la cuisine, moi avec mes Kleenex, lui avec son chagrin qu’il ravalait tant bien que mal et il a commencé à s’affairer aux casseroles et à me demander si j’aimais le poisson, les coquillages, bref, tout ce qui vit dans la mer. Oui, j’ai répondu.

J’aurais pas du, à postériori, c’est là une grosse erreur que j’ai commise. François a ouvert un couvercle, plongé une immense fourchette dans son fait tout et a sorti un truc immonde qui a séché mes larmes d’un coup, un truc c’est à dire un poulpe qui avait l’air vivant et qui pendouillait de toutes ses tentacules comme s’il voulait rejoindre le fond de la casserole d’où on venait de l’extirper. On pourrait penser que je suis difficile pour manger, c’est vrai d’ailleurs, mais là j’ai senti une grosse envie de vomir monter en moi et ça en effet, on l’avait pas prévu dans notre programme du week-end.

Alors, il m’a expliqué qu’il fallait couper les tentacules, que c’était très bon, tous ces petits bouts avec leurs ventouses qui allaient s’accrocher dans mon oesophage. J’ai pensé aux escargots que j’avalais tout rond quand j’était enfant, j’ai pensé aux huîtres aussi qui suivaient le même chemin. J’ai pensé à la fois où j’avais mis l’escargot dans ma poche et avec l’ail et le beurre ça avait fait une grosse tache de gras. J’ai pensé à ma mère qui avait soupiré que décidément, j’étais un peu particulière dans la famille. C’est vrai que dans ma famille, les escargots sont cultes. Mon père avait même entrepris à un moment un élevage dans une caisse en bois, de gros escargots, des gris qui bavaient ni peu ni assez. Parfois je les regardais là dans leur bave, leurs merdes qu’ils laissaient sur le bois de la caisse en plus de toutes leurs déjections. C’était vert et translucide. J’avais des hauts le coeur, j’avais envie de tout basculer et qu’ils foutent le camp tous, dans l’herbe ou ailleurs …

C’est tout ça que j’avais en tête peut être parce que François est psychiatre : ça faisait remonter en moi mon histoire de vie, ce poulpe et c’était pas joli, joli, très, très loin de la délicieuse madeleine de Proust. Mes larmes séchaient tandis que je stagnais dans ma bave d’escargots. François a refermé le couvercle. Il a remis à plus tard sa cuisine en soupirant. J’étais perdue et lui aussi.

Le couvercle refermé sur l’avenir culinaire du poulpe, venait également d’engloutir notre grand amour.

On a regardé la télé, une émission de télé-réalite, il me semble, de toutes façons il y avait belle lurette que j’avais décroché de la réalité. Il m’a montré ma chambre et on s’est couchés. J’ai même mis une commode contre la porte, ça m’a pris du temps, elle était lourde.

Le lendemain, j’ai bu de la tisane, il avait pas de déca et pourtant je lui avais dit dans nos échanges que je buvais que ça…

8 commentaires

  • Chantal

    L’écran montre ce que nous voulons voir et nous cache ce que voulons ignorer. Peut-être, n’avons-nous besoin de personne et surtout pas d’une interface désincarnée pour nous aventurer sur le chemin au risque de s’y perdre. Nous-mêmes, nos espoirs et nos doutes suffisent pour que nous soyons aspirés par cette entreprise de révélation/dissimulation. Après s’être posé la question ou pas … Consciemment ou pas, notre libre-arbitre reste entier : y aller ou pas, tenter ou déclarer forfait. Quelle que soit l’époque, avec ou sans média(teur), l’amour restera toujours une prise de risque où cent pour cent des gagnants auront tenté leur chance.

    • Dominique

      Merci Chantal, oui, la prise de risque, l’acceptation de la souffrance éventuelle qu’on ne souhaite pas mais qui peut advenir sont parties prenantes de la rencontre amoureuse. L’équilibre dans la balance on peut le mesurer. On quitte alors, surtout à nos âges ce qui fait souffrir plus que ça n’apporte de joie. La joie de la présence de l’autre, est un pur bonheur. Tout un pan de notre vie reste à écrire, en couple ou pas, et il faut avancer, avec bienveillance, savoir demander pardon et toujours privilégier la communication faute de quoi rien ne peut exister . Merci pour votre commentaire éclairé !

  • Marie Jeanne

    Bonjour Dominique,
    Merci pour ce texte très réaliste, malheureusement pour certaines ! Au dire de connaissances qui vont sur les sites de rencontres il faut être très méfiant, ne pas confier toute sa vie et surtout ne pas tarder à se rencontrer en vrai car au vue de ce texte la déception fut un raz de marée….. Même les photos ne correspondent pas souvent à la réalité !!! Il y a des hommes qui savent très bien y faire pour se faire aimer mais la suite est désolante …..

    • Dominique

      Cette histoire n’est pas vraiment mienne . Toutefois il est vrai qu’il faut échanger au moins 10 photos, c’est le conseil que m’ont donné mes fils suite à quelques déconvenues que j’ai eues. Oui, les sites de rencontres étaient intéressants il a dix ans, aujourd’hui ce sont des sites de consommation à l’image de ce qu’est devenue notre société : on prend, on consomme, on jette. Le site porte en lui même son échec. La rencontre amoureuse est un surgissement, et se moque des différences, non une réponse à des critères sélectifs … Ce n’est pas ma philosophie de vie 🙂 merci pour votre commentaire, c’est toujours un plaisir d’échanger suite à un billet !

  • Catherine Schmidt Maillet

    Quel beau texte, j’ai eu l’impression d’être « sur votre épaule » comme on dit….
    L’attraction, cet indispensable de l’état amoureux ou désirant, ne se commande pas, c’est une alchimie qui garde sa part de mystère, que les relations soient virtuelles, réelles ou même fantasmées.
    Mais cuisiner du poulpe pour une première rencontre, quel choix étrange, presque un auto sabotage pour un psy !

    • Dominiqie

      Vous l’étiez sur mon épaule car finalement c’est de nos vies à toutes dont je parle peu ou prou 🙂 merci pour ce commentaire qui me va droit au coeur ….

  • corinne

    Pour connaitre l’histoire je sais ce que tu as ressenti, mais je sais aussi que cet homme est devenu un ami et « tout çà pour çà » finalement reste une belle histoire.
    Mais j’ai une question n’avais-tu pas vu une photo avant de te précipiter dans le train ?

    • Dominique

      L’histoire ne m’est pas vraiment personnelle . Elle a été modifiée pour la publication . Mais oui, j’avais vu des photos et c’est une belle personne que j’ai en effet gardée comme ami et qui m’a montré par la suite que je pouvais compter sur lui !

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