Elle a l’habitude de cette caféteria ou plutôt de cet endroit où on mange sur le pouce à midi. Petit moment de vacance. Quelques tables dans le froid des portes coulissantes de cette galerie commerciale, on ne quitte pas son manteau là, le Mistral entre partout ; tous les jours, elle prend la même chose : salade César, salade de fruits, un coca light.

Du temps pour elle : regarder son portable, consulter ses mails, un oeil sur les réseaux sociaux, les vacances des uns et des autres, les espoirs, les citations, les animaux, les humeurs, le temps et la neige pour ceux qui sont plus au Nord. Cette demi-heure passée là, c’est du temps pour elle. Ensuite, elle ira boire un café debout avec les gens de la galerie, des habitués. Deux chocolats posés dans la sous-tasse : cadeau de la serveuse qui la sait gourmande. Il y a les jours où elle se sent bien et puis ceux comme aujourd’hui où c’est plus difficile, la fatigue des cours, des mille choses faites à la va-vite le matin avant de partir.
Un homme arrive, elle l’a déjà remarqué : il a les chaussures des hommes qui travaillent sur les chantiers, le pantalon baggy, le crâne rasé, un air masculin ( à quoi c’est lié : une imagerie de midinette ? ) . D’habitude, il s’assoit loin d’elle. Aujourd’hui, il pose son plateau en vis à vis du sien. Allons bon.
Il engage la conversation : ce qu’elle fait là, si elle travaille dans la galerie, il ressemble à un acteur américain : Bruce Willis peut être , elle est sage dans sa petite jupe, son col roulé et ses escarpins, une prof. Pas vraiment un play-boy, lui, mais quelque chose de simple et décidément masculin.
Comme elle n’a parlé qu’à des ados depuis le matin, elle est finalement assez heureuse de cette conversation qui s’engage sur tout et rien. Il raconte sa vie, divorcé une fois et puis en couple ; oui, elle l’a vu déjà avec sa compagne . Elle lui demande son âge, douze ans de moins qu’elle, elle se dit. Il ne lui demande pas le sien. Il la regarde manger . Difficile d’avaler de la salade proprement devant un inconnu. Elle en regretterait presque de ne pas être seule, de ne pas pouvoir s’essuyer la bouche comme elle le veut.
La conversation traîne. Le repas est fini. Elle remet son rouge à lèvres consciencieusement . Il la regarde, elle s’excuse. Non, mais faites, je vous ai déjà vu faire ça de loin, c’est beau ce geste d’une femme qui se remaquille. Elle sourit.
Elle sort son porte monnaie de son sac et le livre qu’elle a toujours là : La promesse de l’aube de Romain Gary, il lui demande si elle en est au passage où sa mère le gifle. Non, pas encore, ils rient.
Vous me plaisez beaucoup, il dit . Ah bon, mais qu’est ce qui vous plaît chez moi? Votre nuque et l’accent circonflexe sur le  » i  » de  » plaît « . Je suis jaloux de ce col roulé qui entoure votre nuque. Elle a un geste alors de tirer sur le col, comme quand elle était enfant et que ça grattait méchamment.
Vous êtes seule dans la vie, il demande ? Elle répond que c’est trop personnel.
Plus loin elle sert une tasse de café entre ses mains gelées, il lui enlève la tasse et lui prend la main. Il la regarde dans les yeux,il y a longtemps pense-t-elle qu’un homme ne l’a pas regardée ainsi.
Et puis elle doit partir. Il veut son numéro de téléphone, la revoir, pouvoir lui envoyer des textos, faire davantage connaissance. Ils partent, il l’accompagne jusqu’à sa voiture. Elle se colle à lui et l’embrasse sur la bouche, longuement. Sensation bouleversante d’être admis dans l’intimité de cette femme et d’en être exclu aussitôt, elle est déjà dans la voiture.
Il écrit son numéro de téléphone portable sur un bout de papier qu’il extrait de sa poche. Elle lit et elle dit : Peut-être. Je ne vous promets rien. J’ai l’intuition que c’est mieux si tout s’arrête comme ça.

Mais elle prend la feuille et le glisse dans son sac à main. Elle l’embrasse encore, puis démarre. De loin, elle le voit, planté sur le parking. Elle fredonne alors cette chanson de Souchon : je donne un baiser, je donne un baiser volé, à un inconnu que j’ai croisé…

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